L’exil à 17 ans pour me réparer : quitter La Réunion pour Paris – Quentin 🇷🇪 1/3

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Partie 1 sur 3 – Quentin a dû quitter La Réunion, son île natale, à 17 ans, dans un climat de violences et de harcèlement, simplement parce qu’il n’était pas assez viril. Il raconte son exil en métropole, l’impact des violences sur son identité et sa sexualité, et son chemin de réconciliation avec lui-même, sa culture réunionnaise et son intime.

TW : abus, violence, suicide, viol

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Quentin, j'ai une petite intro. Tu me permets de la lire ? Bien sûr. Salut Quentin et bienvenue chez moi. Dans quelques jours, je décolle pour cinq semaines à La Réunion, une île volcanique au milieu de l'océan Indien près de Madagascar. Pas besoin de visa, pour le Parisien que je suis, La Réunion est un département français d'outre-mer. Et joie et bonheur pour toi, cher auditeuriste qui m'écoute, parce que tu pars avec moi. On y sera du 8 décembre au 16 janvier, je vais enregistrer des témoignages sur place que je publierai dans la foulée. Alors pourquoi partons à La Réunion, vas-tu me dire ? J'avoue, j'ai décidé un peu sur un coup de tête pour fuir Noël en famille. J'exagère mais pas tout à fait, je sais pas toi ? Mais Noël en famille réveille chez moi des vieux monstres cachés, ça pète à tous les étages de mon petit cerveau. Quentin, t'es en train de hocher de la tête. Je redeviens Guillaume petit gay au milieu d'un monde hétéro si étranger, las de m'adapter. J'adore ma famille, qui est très aimante et vraiment sensible aux enjeux queer, mais certaines de mes limites ne s'expliquent pas, je les vois tout le temps, sauf le 24 au soir. » Donc je décide d'aller passer Noël au soleil. Mais voilà, les copains ne sont pas dispo et j'aime pas le voyage solo, ça me déprime. Alors l'idée me vient de voyager avec le podcast. C'est un super prétexte pour contacter et rencontrer des locaux, ne pas être isolé et une pierre deux coups, ça me permet de découvrir et d'enregistrer des récits sur la sexualité et l'intime gay sur place. Bon, Guillaume, c'est quoi cette intro à rallonge ? Tu réponds même pas à la question. Pourquoi on part à La Réunion et pas ailleurs ? C'est peut-être ce que tu dis, peut-être, car tu es un petit auditeur impatient. Donc, j'ai mon idée en tête et je lance un appel sur les réseaux pour demander aux auditeurs qui habitent au soleil et qui peuvent m'héberger. Et là, un auditeur me propose La Réunion. En vrai, j'y avais pas pensé, mais c'est parfait, on y parle français et il fait beau en décembre. Banco, c'est parti ! Je devrais dire, on y parle aussi français. Enfin, c'est parti. Façon de parler, je connais personne à La Réunion, alors Guillaume le podcasteur devient Guillaume le spammeur. J'envoie des messages à n'importe quel contact que je trouve en tapant dans Google les termes « La Réunion est gay » ou « LGBT ». Et aussi, je scanne la liste de mes followers Instagram pour contacter chaque personne qui a un drapeau de La Réunion dans sa bio. Et c'est comme ça que je tombe sur toi, Quentin. Par hasard, en vrai. Et qu'on discute. Quentin, toi, tu as grandi à La Réunion jusqu'à l'âge de 17 ans. Et on va être honnête, la vie est un enfer. La journée à l'école, tu es harcelé parce que trop efféminé. Et quand tu rentres à la maison, c'est ton père qui continue les violences. Il refuse un fils qui ne serait pas assez homme. Alors à 17 ans, tu quittes Lille, officiellement, pour faire des études. Tes parents voient les études en métropole comme un vrai accomplissement. Mais toi, tu pars aussi pour fuir la violence et espérer enfin être toi, loin des tiens. Tu débarques en métropole seule et là commence un long chemin de réparation et de découverte de ta sexualité. D'abord, réparer les violences et leurs impacts, notamment en devenant militant associatif, ça, ça t'a vraiment beaucoup aidé. Et aussi découvrir ton corps et celui des autres. Ton mode par défaut, c'est de faire plaisir. Tu m'as dit, je suis dans le don de moi pour satisfaire l'autre jusqu'à souvent t'oublier. C'est un vrai défi pour toi de mettre des mots sur ton désir et d'autoriser l'autre à l'honorer. Et j'ai l'intuition que notre entretien aujourd'hui pourrait t'aider là-dessus, si tu le souhaites. Et enfin, une question de fond sur ton chemin d'intime, est-ce que je peux rentrer chez moi à La Réunion ? Tu vois que les choses ont drastiquement changé ces dernières années pour les gays et queers là-bas à La Réunion. Première Pride populaire à La Réunion en 2021, plusieurs associations LGBT+, se développent, une scène ballroom et drag queen artistique et militante s'imposent. mais tu balances entre l'envie de revenir et la peur de devoir te recacher, de ne pas pouvoir être complètement toi. Et pour preuve, tu as ouvert Grindr cet été à La Réunion et tu y as vu une majorité de profils, sans photo, des discrets, obligés de se cacher pour survivre. Quentin, tu es mon premier pas dans la découverte d'un gay et queer réunionnais, alors un grand merci d'être là. Cette intro est très très longue, mais bon… C'est ok. On va s'y mettre, Quentin. Je te propose de commencer avec une question au hasard. Sur la petite table à côté de toi, tu peux voir un tas de cartes qu'un groupe d'auditeurs a créées. Sur chaque carte est écrite une question intime. Je t'invite à les mélanger et à en tirer une, peut-être avant, Quentin. Peut-être dans ma longue intro, est-ce qu'il y avait quelque chose que tu avais envie de rebondir dessus ? Non, juste merci pour cette intro très complète. Et voilà. Elle te va. Oui, très, très bien. Alors, pendant que tu tires cette question et que tu la lis pour toi, pendant que tu fais ça, j'ai un petit message pour mes auditeurs réunionnais, mes petits choux. Je galère à trouver des témoignages de réunionnais locaux. J'y suis donc du 8 décembre au 16 janvier. On me dit que c'est une île que tout se sait. Alors raconter son intime peut être dangereux ou coûteux. Alors, sache que je peux modifier électroniquement ta voix pour que tu sois 100% anonyme. On me dit aussi ce que j'ai à dire n'est pas assez intéressant. Je te promets que ce n'est pas vrai. Pareil, si tu n'es pas out ou pas très épanoui ou peu actif sexuellement, ce n'est pas un souci pour témoigner. Bien au contraire, j'aimerais beaucoup faire témoigner un réunionnais qui n'est pas out et qui raconte. Contacte-moi, on s'en parle et c'est sans engagement. Mon WhatsApp au signal, plus 33 6 61 61 57 36. Bon. Est-ce que tu es content de la question que tu as tirée ou pas ? Elle fait du sens ? Ça commence très dur. Dans le vif du sujet. Ok. Je lis la question. Ouais. Comment communiques-tu tes désirs et limites à tes partenaires ? Ah, c'est ouf ! T'as mélangé ou pas ? J'ai mélangé. C'est ouf ! Tu crois au truc un peu magique et tout parce que… Ouais, je suis très spirituel. Ah ouais ? Parce que c'est la deuxième fois que j'utilise ce petit set de cartes, tu vois, il y en a une cinquantaine. Et dans le précédent entretien avec Flora, pareil, elle a eu une question qui était directement liée à son témoignage et au pré-entretien. Et là, à nouveau… Ouais. Ah, c'est chaud ! Alors, tu as deux choix. On n'est pas là pour se faire du mal. Donc, on peut commencer entre guillemets en douceur, c'est-à-dire chronologiquement, tu nous ramènes au début ou bien tu prends le défi et tu dis quelques bouts de réponse à cette question. Je vais bien commencer chronologiquement. Ça va peut-être me préparer à mettre en place aussi le décor, de comprendre pourquoi j'ai autant de mal à communiquer mes désirs. Et mes limites, même si ça va mieux maintenant. En même temps, je suis désolé, mais j'ai une expérience un peu traumatique. Du coup, ça ne va pas être très drôle dès le début. Mais on peut peut-être commencer par ma première fois. J'avais 13-14 ans et c'était avec un homme. Il faut savoir que moi, je suis pansexuel. La pansexualité, c'est être attiré par les gens au-delà de leur genre. On pense souvent que c'est être attiré par la personnalité, mais ce n'est pas le cas. C'est vraiment être attiré par les gens au-delà du genre. Donc les personnes cis, comme trans, hommes, femmes, non-binaires et sans problème. Donc en fait, moi, je n'avais pas tellement d'a priori sur ces sujets-là à la base. Et on va dire que j'ai été un peu contraint dans ma construction de me conformer à un certain rôle. qui est le rôle du mec gay en fait. Et du gay, je pense qu'on ne voit pas forcément ce côté-là, mais aussi dans le rôle du gay, souvent ça invoque des choses traumatiques en fait. On impose un certain parcours, et donc moi ça a été mon cas. C'est-à-dire que, comme tu le disais en introduction, j'étais harcelé à l'école. Parce que, pour mon côté, effectivement sensible et féminin, très proche des filles. Et du coup, ça a créé des suppositions homophobes à mon encontre. Et aussi, du coup, dans la famille, mon père me battait. Mon père est naturellement violent, entre guillemets. Lui-même, il a été battu dans son enfance. Donc c'est quelque chose qui reproduisait. Et c'était sa manière de nous éduquer, de nous instruire. Mais il y avait aussi une part qui a été orientée vers mon manque de masculinité. Parce qu'en fait, ça je l'ai compris plus tard. Mais à La Réunion… C'est une culture très machiste en fait. C'est-à-dire qu'il y a des rôles très prédéfinis de ce que doit être un homme et de ce que doit être une femme. L'homme doit être fort, il doit se faire respecter, souvent par la violence d'ailleurs. Je vais décrire des choses pas forcément très cool, mais j'aimerais préciser que j'adore ma culture. Mais voilà, ce côté-là était quand même assez compliqué pour moi. Donc l'homme doit être fort, il doit se faire respecter, souvent il est charmeur aussi, il est débrouillard et la femme elle est plutôt là pour servir son mari, être au service de la famille, elle est là pour s'occuper du foyer, s'occuper de la maison, elle est vraiment au service en fait. Et moi, je ne correspondais pas du tout à ce rôle-là de l'homme viril. Mon père, pour le coup, lui, il l'est. C'est-à-dire que c'est un triple champion de France de boxe. Il a été vigile, donc il a une carrure. C'est un charmeur, c'est un tombeur, c'est quelqu'un de très débrouillard qui sait tout faire, le carrelage, la maçonnerie. Donc vraiment quelqu'un de très manuel, très homme au premier sens du terme, comme on pourrait le penser dans le contexte de virilité. Et moi, depuis tout petit, j'étais très sensible. J'étais vu comme le garçon intellectuel. J'ai toujours été très proche de mes sœurs, de ma mère, de mes cousines. J'ai toujours eu beaucoup d'amis filles. J'aimais chanter Barbie Girl au micro de mon radio cassette. J'étais très flamboyant. J'étais… Donc je n'étais pas, je pense, ce qu'il attendait d'un homme et d'un garçon. Est-ce que tu me raconterais, par exemple, à l'école ou à la maison, quand tu dis « j'étais très flamboyant », ça ressemblait à quoi ? J'étais très souriant, très… J'ai un peu de mal à avoir du recul là-dessus parce que j'étais petit, mais je pense que je devais être juste… Je devais juste… Je ne sais pas, apprécier être qui je suis sans a priori. Et donc, ma sœur, elle avait des Barbies. J'aimais bien jouer avec ses Barbies. Ça ne m'empêchait pas aussi de jouer au Lego, aux voitures. Mais on va dire que je n'avais pas trop d'a priori sur le genre. Tu avais des manières, tu dirais ? J'avais aussi des manières, oui. C'est quoi ce féminin que ton père ne voulait pas voir ? Il ciblait des gestes en particulier ? Oui, oui, je me faisais frapper. Si je ne me tenais pas droit, par exemple, si je me tenais sur une jambe, je me faisais frapper. Si je m'exprimais de manière un peu trop féminin, je me faisais frapper. J'aimais beaucoup chanter quand j'étais petit aussi. Si je chantais de manière un peu trop diva, je me faisais frapper. Je me faisais vraiment frapper pour… Pour ce que j'ai été au final, parce que… Excuse-moi, tenir sur une jambe, ça veut dire quoi ? Quand tu dis pas droit, ça veut dire… Qu'est-ce qui est masculin là-dedans et féminin ? Alors, ne me demande pas, pour moi… Pour moi, j'ai jamais trop compris, mais je suppose qu'il y a certaines postures qui expriment une… Un côté un peu plus, je sais pas, un peu moins homme, rigide et masculin. Peut-être un peu plus sensuel, je sais pas. Pour moi, ça m'a toujours dépassé. Quand tu disais qu'à l'école, il y avait des présupposés homophobes, ça veut dire qu'on t'a dit tu es gay. Alors que toi, c'était pas forcément quelque chose qui avait du sens pour toi, c'est ça ? Je me posais pas vraiment la question, en fait. Moi, j'ai… Pour moi, j'ai toujours su que j'étais pansexuel, c'est-à-dire que j'ai des souvenirs en maternelle où j'avais une amoureuse, un amoureux. Et franchement, ça ne me posait aucun problème. Je vivais ça vraiment comme quelque chose de très naturel. Après, en grandissant, j'ai bien compris que certaines choses étaient peut-être un peu moins acceptées. Donc c'est vrai que je me suis orienté plus sur les femmes, les filles. Mais je ne me suis pas posé la question des hommes plus tard. Et en fait, cette question, elle est revenue parce qu'on me l'a imposée. Avec ces attaques supposément homophobes, j'ai commencé à me dire « Ah, peut-être que les gens ont raison ». Et en fait, avec ce contexte de harcèlement, mon père était violent, mais il était aussi violent dans les mots. Il m'avait vraiment éduqué avec cette idée que j'étais un bon à rien, en fait. Donc, à force, quand on le répète, ça entre dans la tête. Et à l'âge de 13-14 ans, j'ai commencé à faire une dépression infantile. notamment à cause de ce contexte-là. Et en fait, pour moi, à cet âge-là, je ne valais rien, concrètement. Je n'étais rien. Je vivais aussi ma première peine d'amour avec une fille. D'ailleurs, c'est très drôle parce qu'à l'époque, j'avais beaucoup de succès avec les filles. Et la seule que j'ai choisie, c'est celle qui ne voulait pas de moi. Et en fait, cette première peine d'amour avec ce contexte compliqué, je me sentais mal aimé, je me sentais pas bien dans ma peau, je me sentais rejeté. Et c'est aussi là auquel on commence à parler du sexe comme quelque chose de très… d'extraordinaire qu'il faut faire l'amour que c'est trop bien dans la cour de récré parce que tu reçois une attente à 12-13 ans donc il n'y a pas de cours à l'éducation amoureuse je me rappelle qu'on avait un cours en SVT sur le préservatif le truc le plus primaire et donc je ne sais pas trop comment l'idée a cheminé dans ma tête que Pour être aimé, il fallait que je couche avec quelqu'un et que les gens avaient raison qu'il fallait que je couche avec un homme. Certainement, les gens avaient raison que j'étais gay. Et en fait, ça, ça m'a vraiment frustré dans ma sexualité parce que je n'ai pas vécu ma sexualité comme la plupart des gens, en tout cas des hommes attirés par d'autres hommes, de le découvrir petit à petit, avoir des sentiments. à aller vers le désir. Moi, c'est comme si on m'avait imposé une étiquette et je me suis dit « Ok, les gens ont raison, je vais le faire ». Et en plus, je ne l'ai pas fait de la bonne manière, c'est-à-dire que j'avais 13-14 ans. Je l'ai fait avec un homme rencontré sur un site internet qui avait 35 ans. C'était au bord d'une route, sans capote. Il n'était pas très propre. Ça a duré cinq minutes. Ça m'a fait mal. C'était fait jeter. Et après, moi, laissé avec mon trauma, en fait. Et j'ai conscientisé plus tard, grâce à un psy, qu'en fait, c'était un viol. Parce qu'à cet âge-là, étant mineur, même si quelque part… La volonté venait de moi, le consentement à l'âge de 13 ans, il est très flou en fait. En tout cas, selon la loi française, c'est considéré comme un viol point final, en dessous de la majorité sexuelle. Et que le rôle de cet adjute à ce moment-là, ce n'était pas d'abuser de ma vulnérabilité, mais de me conscientiser que ce n'était pas une bonne chose. Et toi, jusqu'à l'âge de 17 ans, donc ton départ pour la métropole, tu caches ? C'est-à-dire, en fait, de l'extérieur, on voit un petit garçon, tu vois ce que je veux dire, qui va à l'école, tu dis que t'es intellectuel, t'as des bonnes notes, ça se cache, tu vois ce que je veux dire ? Ou au contraire, tu le verbalises ? C'est tout à fait caché. C'est tout à fait caché pour la sexualité, c'est-à-dire que personne n'a jamais su ce que je faisais. Parce que ça, ça a continué après. Je pense que la première fois que j'ai eu une relation sexuelle où j'ai ressenti du désir, du plaisir, je devais avoir 20 ans. Donc de mes 13 à mes 20 ans, j'ai continué à coucher avec des hommes, majoritairement majeurs, parfois pères de famille. Et je ne ressentais rien. Alors, il y avait un espèce de réflexe de vouloir remplacer cette première fois, mais je ne faisais jamais de la bonne manière. Donc, ça me traumatisait toujours plus. Donc, là, tu es à La Réunion jusqu'à 17 ans. Tu vas sur les sites. C'est quoi les sites ? Les réunions, c'est les mêmes qu'en métropole ? À l'époque, c'était Vivastuite, quelque chose comme ça. Ils ont fermé leur… leur catégorie rencontre parce que je pense justement qu'il se passait des choses problématiques et tu t'es excité par les photos que tu reçois ? même pas vraiment non c'est vraiment une espèce de je suis vraiment entré dans une espèce de rôle où j'ai attribué quelque part que en fait j'ai commencé à comprendre aussi que j'étais désiré Et j'ai associé un espèce de truc hyper toxique de le désir, c'est comme ça que tu peux être aimé. Et donc, pour être aimé, il faut que tu fasses ça, que tu fasses plaisir. Et c'est de là que vient tout ce… On va parler plus tard à quel point j'ai du mal à communiquer mes désirs parce que de base, c'est biaisé. Pour moi, le désir, c'est… faire plaisir à l'autre. Et voilà. Est-ce que tu peux me décrire ce qui se passe autour de toi à La Réunion jusqu'à l'âge de 17 ans ? Est-ce que tu as des frères et sœurs ? Oui. Alors, juste pour répondre aussi à la question d'avant, avec ce côté-là qui était caché, mais aussi le côté familial. C'est-à-dire que tout ce qui se passait dans ma famille, mon père violent, c'était vraiment très problématique. C'est-à-dire que ça allait très loin au point où À un moment donné, j'avais peur que soit c'est moi qui allais le tuer ou soit c'est lui qui allait tuer quelqu'un dans la famille. Et donc, on a dû aller voir les services sociaux. Aux services sociaux, j'ai déballé tout ce que j'avais à dire. Et là, ça a créé un déclencheur d'expulser mon père. Et à partir de là, mes parents sont au foyer familial. Et à partir de là, mes parents sont entrés dans une espèce de procédure de divorce qui a été très compliquée parce qu'il y avait des problèmes de biens. On est entrés dans une procédure très compliquée, mais c'était quand même des choses très lourdes. Et en fait, ça, personne n'en avait jamais conscience. C'est-à-dire qu'à l'extérieur, j'ai toujours eu l'image… du garçon modèle, premier de la classe, un télo, apprécié de tout le monde, qui est heureux, qui est gentil, sympa, qui… Et ça a été très compliqué, puisqu'en fait, en parallèle, moi, je vivais cet enfer à l'intérieur. Donc… pour les circonstances que c'était mais aussi parce que du coup j'ai été diagnostiqué plus tard mais en fait je faisais une dépression infantile je suis passé par des phases suicidaires je suis passé par des trucs quand même très compliqués et puis même faire ces choses là avec son corps ça a des conséquences en fait donc voilà Tu as des frères et soeurs ? Parce qu'elle aussi ne supportait pas le contexte familial. Du coup, elle a assisi la première opportunité pour partir. Et ma petite sœur dont je suis très proche. T'es pas sociologue, mais de ton intuition, t'as l'impression que ton histoire familiale… C'est une exception ou en tout cas, c'est un cas parmi d'autres, mais tu as l'impression que dans la culte, cette fameuse culture réunionnaise, il y a quand même des éléments que tu retrouves. Tu sais, tu parlais de l'homme réunionnais au début. Toi, tu as l'impression de quoi ? Alors, je ne dirais pas que toutes les familles réunionnaises sont pareilles et que toutes les familles réunionnaises sont toxiques. Mais je pense que c'est quelque chose qui revient quand même assez souvent. Moi, je pense que je cumule pas mal de choses dans ma famille. Mais c'est, comme je l'expliquais au début, ce rôle de l'homme machiste qui se fait respecter par la violence. Ça, c'est vraiment un profil qui revient très souvent. Comment tu le sais ? Alors déjà, c'était le cas aussi de mes cousins, cousines. J'ai des histoires que je ne vais pas raconter ici, mais qui sont quand même assez glauques dans ma famille. Il y a aussi souvent ce profil de l'abus sexuel qui revient très souvent. Il y a une espèce de… Pour moi, le machisme, dans la société en général, mais surtout dans la culture réunionnaise, il passe aussi par là. Cette espèce d'emprise sur les corps, sur la sexualité, parce que comme l'homme a le pouvoir en fait il va abuser des plus faibles ou en tout cas 10 plus faibles qui sont les femmes et les enfants et vraiment autour de moi j'ai beaucoup là ce profil d'enfants qui ont été abusés par des adultes et par des hommes adultes qui reviennent très souvent La violence de ton père, elle s'exprimait vraiment spécifiquement à propos de l'homosexualité supposée ? Ou bien tu as l'impression que c'était un cumul de différentes choses ? Plusieurs choses. Comme j'expliquais, il faut comprendre aussi que la culture réunionnaise est un peu rude quand même. C'est-à-dire que ces espèces de schémas culturels, on se les inculque de génération en génération et pas toujours de manière très empathique. Il n'y a pas beaucoup de place aux émotions, il y a beaucoup de place à la violence. Ce qui n'est pas forcément une violence toujours physique, qui peut être dans les propos, dans les situations. Là, tu parles de la culture familiale. La culture en général. Et moi, c'était aussi mon cas parce que mon père n'a pas été élevé par ses parents. Il a été élevé par ses grands-parents. Son grand-père était lui-même violent. Donc je pense qu'il y a une espèce de mécanisme de reproduction où ils reproduisaient ça sur nous aussi. Même si tu n'étais pas plus efféminé qu'un autre, tu aurais eu… Exactement. Mais je pense que j'en avais droit à une couche supplémentaire parce qu'il y avait aussi ce côté-là de virilité. Ok. mais ça je l'explique maintenant mais à l'époque j'étais pas capable de l'expliquer et lui non plus je pense c'est à dire que lui il s'est jamais dit mon fils est pas assez viril donc je vais le réprimander je pense que c'était inconscient mais après coup quand j'analyse les choses ou quand tu te fais frapper parce que tu tiens pas sur la bonne jambe ou tu bois un verre d'eau de manière trop féminine tu te dis bon C'est quand même bizarre, c'est quand même problématique. Je me rappelle que j'avais un ami qui était très féminin. On m'attendait de le voir, comme si c'était un espèce de virus qui allait me contaminer. Donc il y a vraiment des choses comme ça qui, quand je creuse, je mets le doigt dessus, je me dis il y a quand même un sujet et je pense concrètement que c'était par ce manque de félicité. Et quand tu dis on m'interdisait, c'est que c'est même le système familial qui était avec ton père, soit parce qu'en silence, c'est ça ? Que disaient les autres adultes ou les autres membres du système familial ? Ma mère a conforté certaines choses. Déjà, elle n'a jamais empêché mon père, par rapport à certaines choses, de nous frapper. Mais aussi, par rapport à l'âge, je citais cet exemple précis de ne pas côtoyer cette amie qui était efféminée. Ma mère me le disait aussi. Après, j'ai fait tout un travail de déconstruction avec ma mère sur ce sujet-là. Et maintenant, on en parle et elle me dit « oui, effectivement ». Elle s'en rend compte. Donc, j'ai aussi cet appui-là de me dire « bon, ce n'était pas que dans ma tête ». Maintenant, quand j'en parle, on me dit « oui, c'est vrai, c'était ça ». Est-ce que, à l'endroit de ton intime secret, dans le secret de ton lit ou de ta chambre, jusqu'à 17 ans, est-ce que tu avais une sexualité imaginée, exploratrice, tu vois ce que je veux dire ? Donc tu as parlé de cette sexualité avec des hommes plus âgés, sur lesquels tu n'éprouvais pas tellement de plaisir en fait. Tu avais l'impression d'être dans un processus de répétition, d'essayer d'avoir cette première fois mieux, mais ça n'aboutissait pas. Est-ce que dans la masturbation par exemple, ou dans ton imaginaire, il y avait quoi ? Je me rappelais que je me masturbais, mais c'était le porno. Et même après coup, pendant longtemps, j'ai exprimé le fait que j'aimais pas la masturbation, même si je le faisais. Et qu'en plus, je suis quand même… très long à le faire. En fait, je n'avais pas de plaisir. Vraiment, c'est comme si ce contexte et ces situations-là m'avaient bloqué dans ma sexualité, mon désir, dans mon ressenti corporel pendant très longtemps, jusqu'à mes 20-22 ans, où j'ai rencontré le premier amour de ma vie. Mais avant ça, c'est vraiment comme si mon corps était… Vraiment, je ne ressentais absolument rien du tout. J'étais très long à le faire. Ça veut dire que toi, tu aimais faire des sessions de masturbation longues ? Ou bien tu veux dire, sous-entendu, j'avais du mal à éjaculer et tu étais impatient d'éjaculer ? Non, je dirais que je n'aime pas faire les choses rapidement. J'aime prendre mon temps. Maintenant que je ressens du plaisir à le faire, c'est un plaisir de prendre mon temps et que ça dure longtemps. À l'époque, c'était juste comme ça. Je ne me posais pas tellement la question. Maintenant, je peux dire que oui. À l'époque, non. Est-ce qu'il y a eu un déclic en particulier à 17 ans de quitter La Réunion et d'arriver en métropole, autre que celui de « tiens, je vais faire des études » ? Alors déjà, là aussi, il faut comprendre qu'il y a un contexte culturel, c'est-à-dire que… Je sais que la France métropolitaine a beaucoup de mal à concevoir ça, mais il y a vraiment un contexte de domination sociale des territoires d'outre-mer par la métropole. Et maintenant, ça commence un peu à changer pour la question des études, mais moi, à l'époque, si tu voulais faire des études… Moi, je suis architecte, donc j'ai fait des études d'architecture. À l'époque, il y avait une école d'architecture à La Réunion, mais tu pouvais faire juste la licence. Et après, tu étais obligé de poursuivre les études ici. C'était la même chose pour les études en métropole. C'était la même chose pour les études de médecine. Et si tu voulais faire des études un peu spécialisées, particulières, tu étais obligé de venir en métropole. Si tu voulais, entre guillemets, avoir un avenir, avoir des ambitions, tu ne pouvais pas rester sur l'île. Puis ça reste une île, c'est coupé de tout, c'est loin de tout. Moi, j'avais des grandes ambitions, malgré que je passais par toutes ces choses compliquées. Je rêvais de changer le monde, de devenir un grand architecte et je savais que je ne pouvais pas le faire là-bas. Et aussi, il y avait donc ce contexte de fuir ces traumas, de fuir cette famille. Pour moi, la seule solution, c'était de partir loin, d'être loin de tout. Et même, en fait, à cette époque-là, cette espèce d'ambivalence entre mon identité culturelle et mon identité sexuelle et de genre, elle était en conflit. Et en fait, concrètement, par quoi ça s'exprimait, c'est que je détestais ma culture. Vraiment, j'avais honte d'être réunionnais. Pour moi, ma culture représentait ces violences, ces traumas. Je ne dis pas que c'est le cas, mais pour moi, à ce moment-là, c'était ça. Et donc, c'était affreux parce que c'est comme si deux parties de moi se rejetaient, en fait. Et après, j'ai fait tout un travail de réconciliation, mais c'est comme ça que je suis parti et que je suis venu appartir. Tu arrives en métropole à Bordeaux, puis après tu viendras à Paris. Ça fait du coup 12-13 ans que tu es en métropole ? Oui, déjà. Une fois que tu atterris en métropole, c'est marrant, enfin c'est pas marrant, excuse-moi, le terme est mal choisi, c'est intéressant, tu dis, donc j'arrive à 17 ans et vraiment la libération sexuelle, le déclic, c'est vers 21-22. Il s'est passé quoi pendant ces 4 ans d'arrivée ? Tu… La libération, ce n'était pas un bouton sur lequel on appuie. C'est ça que je comprends. Qu'est-ce que tu as ressenti quand tu es arrivé sur ce sujet-là, en tout cas la libération sexuelle ? Justement, moi, je pensais que juste en partant, comme je te disais, ça allait être juste comme si on appuyait sur un bouton et tout allait être réglé. Et en fait, je me suis rendu compte que le travail commençait à ce moment-là. Parce qu'il a fallu que je conscientise tous mes maux, que je les guérisse. Ça a été très long, très compliqué. Et tout ça n'était pas compliqué par, encore une fois, ce contexte culturel et social. Parce que même si je suis français, j'étais un exilé en fait. J'ai quitté mon territoire d'origine pour venir vivre à 11 000 kilomètres. là où je ne connaissais personne. L'architecture, ça reste un milieu quand même de gens qui ont certains moyens. Moi, ce n'était pas mon cas. Donc en fait, ça avait tendance à accentuer les inégalités sociales. Et Et donc, pas pendant mes études, mais après, même quand je suis entré dans le monde du travail, je me suis retrouvé dans des situations très précaires où je peinais à payer mon loyer, où je peinais à trouver du travail, où je peinais à avoir un logement, surtout à Paris. C'est franchement très, très compliqué. En plus de ça, il y avait la précarité mentale. Ça veut dire quoi ? La précarité mentale, justement, comme j'expliquais, c'est tous ces traumas qu'il fallait que je guérisse. Et ma dépression infantile, elle a duré jusqu'à mes 24 ans. Donc, de mes 14 à mes 24 ans, j'étais en dépression infantile. Est-ce que je comprends bien que, du coup, quand je te pose la question de… C'est pas un bouton. Enfin, genre, je débarque en métropole. Donc, je suis étudiant. Tu es étudiant, Quentin. Et donc, il y a la possibilité d'avoir des amours ou des rapports sexuels si t'en avais envie au bout d'un moment, une fois que t'as atterri. Et tu me réponds, en fait… Est-ce que j'ai bien compris que tu me réponds ? Mais moi, j'avais pas la tête à ça, quoi. Tu vois ce que je veux dire ? C'est ça que tu me dis ? Exactement. C'est exactement ça. J'avais pas du tout la tête à ça. Pour moi, il fallait… En fait… La question de mon identité sexuelle et de genre, elle est venue très tard, en fait. Depuis trois ans que je suis entré dans l'association Je suis chez SOS Homophobie, où là, je suis entré dans une espèce d'environnement qui m'a permis de conscientiser des choses, aussi d'être dans un endroit safe et de m'intéresser à certaines choses. Mais jusque là, en fait, j'étais préoccupé juste à survivre à… Trouver un boulot ? Oui, avoir des études, être bon pour avoir un bon travail. Est-ce que financièrement, tes parents ont coupé les vivres ou pas ? Ils n'ont pas coupé les vivres, mais mes parents n'ont pas beaucoup de moyens non plus. Donc en fait, l'avantage d'avoir été plutôt bon à l'école, c'est que quand je suis arrivé ici, il y a quand même pas mal d'aide pour les personnes d'outre-mer quand tu viens ici. Donc j'avais des bourses et comme j'avais eu un bac avec mention excellent, j'avais aussi des… Des primes. Donc tout ça, ça m'a permis d'avoir des études quand même. Je n'étais pas en mal. Après, je ne l'ai plus senti quand je suis entré dans le monde du travail ou là, du coup, je n'avais plus ces bourses et je n'avais pas non plus mes parents pour me soutenir. Bien sûr, il m'aidait quand j'étais vraiment mal au point, mais je n'avais pas une aisance, un confort dans ma vie ou dans ma survie. C'était vraiment une urgence constante. Du coup, à quoi ressemblait ta sexualité ou ton intime ? C'était rien du tout ? Tu as mis ça dans une boîte que tu as mis au fond quelque part ? Ou est-ce qu'il y avait quand même du petit plan, du quelque chose ? Alors j'ai continué à avoir ces mécanismes un peu toxiques avec ma sexualité. Donc à l'époque, il a commencé à y avoir Grindr. Donc je me suis mis dessus, enfin les applis d'ailleurs en général. J'ai enchaîné les rencontres, appelé rencontres, des rencontres pas très cool. Des fois, je me suis retrouvé dans des situations très problématiques. Et en même temps… J'ai commencé aussi à me questionner plus sur la question de fond qui est que… Enfin voilà, je me posais quand même des questions parce que je couchais avec des hommes mais concrètement j'avais aucun plaisir. Aucun ? Aucun. A aucun moment donné ? Non, jamais. Donc t'es sur Césap, c'était quoi les pratiques sexuelles que tu étais d'accord de faire ? Majoritairement, j'étais passif à ce moment-là. Toujours dans ce don de moi et de procurer du plaisir. C'était majoritairement ça. Tu faisais du sexe anal. Est-ce qu'il y avait d'autres choses, d'autres pratiques ? C'était des relations sexuelles, tout ce qu'on peut avoir dans des relations sexuelles, anales, orales et tout ce qu'on veut. Il se passe quoi du coup dans ta tête, tandis que tu écris les messages et puis après que tu as ces pratiques sexuelles, alors qu'il n'y a pas de plaisir ? Et je crois que j'aimerais qu'on mette plus de mots sur ça. C'est-à-dire que ça peut exister de s'engager dans de telles pratiques. Qu'est-ce qui se passait dans ta tête ? Tu te souviens ou pas ? En fait je pense que quand on vit des abus sexuels, il y a un peu… Après, je ne suis pas psychologue, mais c'est… Tu peux dire « je ». Oui, je peux dire « je ». Parce que c'est ça qui est le plus puissant. Je pense que j'aurais pu avoir deux réactions. Soit d'être complètement bloqué de tout et ne plus vouloir rien faire avec mon corps, de me sentir dégueulasse et d'entrer dans un espèce de mutisme. Ou, c'est ce que j'ai fait, entrer dans quelque chose de complètement débridé, comme pour… En fait, c'est très drôle parce qu'à la fois, j'étais abusé et désabusé, mais en même temps, j'étais complètement libéré. C'est-à-dire que pour moi, j'avais aucun tabou, j'avais aucune limite. Et aussi, je pense que c'était alimenté par, encore une fois, cette espèce de relation toxique à la sexualité. qui était que moi je l'associais à me sentir utile parce que je donnais du plaisir et que je me sentais entre guillemets aimé parce que j'avais aussi des bons retours de l'autre côté on me disait ah mais t'es sans me vanter mais c'est très bien c'est incroyable etc et Et quelque part, j'ai trouvé une certaine utilité. C'est affreux à dire. Non, moi, ça me parle vachement. Peut-être que c'est affreux pour toi de le dire, mais moi, ça me parle de ouf. Je comprends complètement. Moi, je l'ai vécu d'avoir du rapport sexuel aussi pour être vu ou être aimé ou être validé. En tout cas, je me connecte à ce que tu dis. Mais pour toi, c'est une tristesse de le dire, de le reconnaître aujourd'hui, c'est ça ? J'ai bien conscience que ça exprime des choses très douloureuses chez moi et des choses très fucked up quand même, que j'ai appris à guérir, mais je ne suis pas forcément fier. On s'arrête là pour la première partie. On se fait une petite pause. Et on donne rendez-vous aux auditeurices dans quelques jours pour la partie 2. Ça te va ? Très bien. Tu veux faire un petit pipi ? Ça va pour l'instant. Tu te sens comment ? Ça va. Ça défile tout seul. Donc…

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